Dégooglisons Internet pour que ce dernier reste un Commun

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L'emprise de Google, Apple, Facebook, Amazon ou Microsoft (GAFAM) ne cesse de croitre. Non seulement sur internet, mais aussi dans bien d'autres domaines (robotique, automobile, santé, presse, média, etc). L'association Framasoft s'est fixé l'ambitieuse mission de montrer qu'il était possible - grâce au logiciel libre - de résister à la colonisation d'internet et à marchandisation de notre vie privée.

Les enjeux

Ces dernières années ont vu se généraliser une concentration des acteurs d’Internet (Youtube appartient à Google, WhatsApp à Facebook, Skype à Microsoft, etc.). Cette centralisation est nuisible, non seulement parce qu’elle freine l’innovation, mais surtout parce qu’elle entraîne une perte de liberté pour les visiteurs. Les utilisateurs de ces derniers services ne contrôlent plus leur vie numérique : leurs comportements sont disséqués en permanence afin de mieux être ciblés par la publicité, et leurs données - pourtant privées (sites visités, mails échangés, vidéos regardées, etc.) - peuvent être analysées par des services gouvernementaux.

Soumises à l'espionnage des multinationales et des États, les informations et les traces des comportements des citoyens sur Internet sont utilisées à des fins de publicité ou de surveillance de masse. Quelles que soient les justifications de ces usages, il est indispensable de préserver des espaces de communication privés, garanties de nos libertés, à commencer par la plus précieuse d'entre elles, la liberté de communiquer, sans entraves.

Un petit nombre d'acteurs économiques d'Internet ont développé au fil des années des situations de monopole impliquant une centralisation des services. Ce manque de diversité pose la question de la souveraineté des pays et des peuples en créant des inégalités d'accès à l'information, des censures inacceptables, des collectes d'informations personnelles, le tri sélectif des informations pour faciliter l'envahissement de la publicité et du marketing.

Extensions de nous-mêmes, nos données personnelles indiquent qui nous sommes, nos orientations politiques et sexuelles, nos sujets de prédilections, nos rêves et nos objectifs. Éléments essentiels de la vie privée des individus, l'accès à ces informations doit relever uniquement de la bonne volonté de chacun à diffuser ce qu'il veut, quand il le veut et en connaissance de cause. Le respect de la vie privée est aujourd'hui en grand danger tant du point de vue de la protection contre les malveillances que du point de vue politique, législatif et économique.

capitalisation boursières

 

Les dangers

Les services en ligne toujours plus centralisés de géants tentaculaires comme Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft (GAFAM) mettent en danger nos vies numériques.

 Espionnage

Sous le prétexte de fournir une « meilleure expérience utilisateur », nos comportements sur Internet sont espionnés en permanence. Ces informations peuvent servir à afficher de la publicité ciblée, mais les révélations de l’affaire Snowden ont aussi prouvé que les géants de l’Internet étaient contraints de communiquer ces données (parfois extrêmement privées : emails échangés sur GMail, photos partagées sur Facebook, conversations Skype, géolocalisation des téléphones, etc.) à des services gouvernementaux. Sous prétexte de lutte contre le terrorisme, les états sont capables aujourd’hui d’obtenir bien plus d’informations qu’un « Big Brother » ne l’aurait jamais rêvé.

 Vie privée

Nos données sont une extension de nous-mêmes. Elles peuvent indiquer où nous sommes, avec qui, notre orientation politique ou sexuelle, les sites que nous avons visités, notre recette préférée, les sujets qui nous intéressent, etc.
Si une donnée seule, prise indépendamment, n’est pas forcément sensible, un ensemble de données peut le devenir (par exemple si vous avez fait des recherches sur le cancer avant de souscrire à une assurance-vie).
Dans un monde où tout devient numérique (lecture, TV, téléphonie, musique, réseau social, etc.), notre vie privée est un élément essentiel de ce qui fait de nous une personne singulière. Une personne malveillante qui aurait accès à votre smartphone peut en apprendre suffisamment sur vous en quelques minutes pour vous causer des torts très importants (usurpation d’identité sur Facebook, détournement d’informations professionnelles, achats effectués sans votre accord, etc.).

 Centralisation

Les acteurs majeurs de l’internet sont devenus de véritables pieuvres : Facebook possède WhatsApp et Instagram, Google détient Youtube et Waze, Microsoft distribue Skype, etc.
Cette concentration des acteurs pose de multiples problèmes : que se passera-t-il si Facebook met la clé sous la porte ? Comment faire des recherches si Google subit une panne ? Nous devenons peu à peu dépendants de services fournis par un petit nombre d’acteurs. Par exemple, Apple (iPhone), Google (Android) et Microsoft (Windows Phone) se partagent la quasi-totalité du marché des systèmes d’exploitation pour smartphones.
Par ailleurs, la taille de ces acteurs bride l’innovation : difficile de lancer une start-up face à Apple ou Google (respectivement première et deuxième capitalisations boursièresmondiale).
Enfin, le manque de diversité de ces géants leur donne aussi la possibilité non seulement de collecter facilement des informations personnelles, mais aussi d’altérer l’information qu’ils diffusent (une recherche Google sur le mot « nucléaire » n’affichera pas les mêmes liens suivant que Google vous perçoit comme un militant écologiste ou un pro-nucléaire).

 Fermeture

Les services web affichés sur votre ordinateur ou votre smartphone sont généralement exécutés dans le « cloud » : des serveurs dispersés sur la planète, stockant à la fois vos données (mails, photos, fichiers, etc.) mais aussi le code des applications.
Pour les données, cela pose le problème de leur pérennité (que deviennent vos fichiers si Dropbox ferme demain ?) mais aussi de votre capacité à changer de services (comment faire pour récupérer l’ensemble de vos photos sur Facebook ou Picasa, et les réinsérer avec les commentaires dans un autre service ?).
Pour les applications, cela implique que vous êtes à la merci de changements impromptus selon le bon vouloir du fournisseur (ajout de publicité, modification de l’interface, etc.), mais surtout que vous n’avez quasiment aucun contrôle sur ce que l’application peut faire. Ce sont des « boîtes noires » qui peuvent agir de façon malveillante (envoyer des SMS à votre insu, exécuter du code indésirable, etc.).
Bref, ces sociétés nous enferment dans des cages dorées, certes, mais des cages malgré tout !

 

 

Une triple domination

Domination technique

Elle est aujourd'hui évidente : sur les ordinateurs, vous trouverez principalement deux systèmes d'exploitation : Mac OS d'Apple et Windows de Microsoft (les différentes versions de Linux représenteraient environ 3% des postes de travail). Sur les téléphones et les tablettes, à iOS (Apple) et Windows Phone (Microsoft), le grand gagnant est Android (Google). Mais techniquement, ces entreprises investissent surtout massivement dans l'intelligence artificielle, les voitures sans chauffeur, la santé, etc. Faisant d'elle des « faiseurs de normes ». En leur faveur, évidemment.

Domination économique

Plus surprenant : en quelques années les GAFAM sont devenues les cinq plus grosses capitalisations boursières mondiales. Leurs trésories respectives (c'est-à-dire ce qu'elles ont sur leurs comptes en banque) dépassent parfois les 100 milliards de dollars, soit 14 fois le budget du Ministère de la culture français. Une telle puissance leur permet d'influencer le pouvoir politique. En leur faveur, évidemment.

Domination culturelle

Moins visible, mais plus insidieuse : les GAFAM sont les nouveaux instruments de diffusion d'une culture anglo-saxonne. Rappelons que Google, Apple, Facebook et Amazon se situent dans un petit carré californien, d'une centaine de kilomètres de côté (Microsoft est à peine plus loin, à Seattle). C'est donc la vision sociétale de leurs dirigeants qui est mise en œuvre par ces entreprises d'un nouveau genre. Tout comme Hollywood (situé dans le même carré que les GAFAM) a permis aux États-Unis de propager l'« American Way of Life » au niveau mondial, renforçant un système capitaliste basé sur la consommation, les GAFAM sont aujourd'hui les vaisseaux amiraux de l'American Way of Life 2.0, donnant corps au concept de « village mondial » à coups de communications instantannées, valorisant l'individualisme d'entrepreneurs rêvant d'un potentiel rachat de leur société par un des GAFAM, en instituant de fait et de par leur collaboration avec les gouvernements un « capitalisme de la surveillance ». Mais aussi et surtout en uniformisant les comportements au niveau planétaire. Design (Apple), ergonomie (Google), relations interpersonnelles (Facebook), consommation (Amazon), collaboration (Microsoft). Cette domination culturelle n'est pas toujours perceptible, mais participe de plus en plus à une perte de la diversité, à une réduction des expérimentations locales. En leur faveur, évidemment.

Les solutions, ou plutôt LA solution

Bien des États sont tentés de résister en voulant valoriser des concurrents nationaux (« French Tech » par exemple) ou régionnaux (par la tentation de vouloir faire un « Airbus du numérique » en Europe).

Ces tentatives sont vouées à l'échec.

Les investissments colossaux pour soutenir ces « start-up innovantes » ou pour créer des mastodontes industriels partiront en fumée : les start-ups seront rachetées par les GAFAM, les mastodontes ne pourront pas rattraper leur retard, du fait d'une coordination internationnale bien moins agile que le modèle des GAFAM, qui plus est soutenues par la première puissance économique mondiale.

Notre seule et unique échappatoire - il serait prétentieux de parler, à ce stade, de solution - se trouve dans un développement et une valorisation des biens communs.

« Les biens communs correspondent en économie à l'ensemble des ressources, matérielles ou non, qui sont rivales et non-exclusives. (...) Renvoyant à une gouvernance communautaire, les biens communs correspondent à des objets aussi divers que les rivières, le savoir ou le logiciel libre. Ils supposent ainsi qu'un ensemble d'acteurs s'accorde sur les conditions d'accès à la ressource, en organise la maintenance et la préserve. » - Wikipédia

Voie alternative entre un marché (détenu comme on l'a vu par des entreprises à la fois moins nombreuses et plus puissantes que jamais) et des États ayant perdu la confiance de leurs citoyens, les communs sont bien plus résilients, et potentiellement plus innovants.

Ainsi, par exemple, le logiciel libre, en imposant la transparence de son code source et en favorisant le partage des savoirs et compétences, permet d'éviter une appropriation des logiciels par les GAFAM. Plus encore, ils évitent une prolétarisation numérique des citoyens, aujourd'hui dépossédés des savoirs informatiques de base. Car, non, utiliser Facebook pour promouvoir son association n'est pas un signe d'intelligence, tout simplement ce réseau social vous enferme en réalité dans une cage dorée (certes peuplée de 1,5 milliards d'individus), dont une seule entreprise - voir une seule personne - peut décider à tout moment de changer les règles du jeu. Toutes les règles.

Enfin, les biens communs permettent une mise en œuvre d'une véritable intelligence collective au service du projet, et non plus au service du marché. Ainsi, un jardin partagé à Lyon pourra être géré complètement différemment suivant les spécificités qui lui sont propres : publics, situation, investissement bénévole (ou pas), modèle économique (ou pas), etc. Et surtout suivant le projet social défini, mais qui peut (doit ?) être en constante évolution.

La valorisation de l'indivuation, et non de l'indivualisation, au travers de la participation à un commun permet alors non seulement de mieux répondre aux difficultés rencontrées, mais surtout de retrouver du sens en rendant perceptible et gratifiante sa propre implication à la société.

La contrepartie

On a rien sans rien. Il ne suffit pas de décréter vouloir utiliser des communs pour changer la société. Il faut y participer activement !

Si l'on veut éviter la « Tragédie des communs », il faut éviter la surexploitation de la ressources, en la régulant. Et selon nous, la meilleure régulation reste l'effort d'une participation.

Lorsque les adhérents d'une AMAP doivent, à tour de rôle, participer au nettoyage du lieu de distribution des paniers de légumes, lorsque les habitants d'un quartier doivent s'engager à entretenir un composteur ou un jardin partagé, c'est la meilleure solution pour éviter - ou au moins contrôler - les comportements consuméristes.

Dans le cadre du logiciel libre, il ne s'agit évidemment pas de demander aux utilisateurs de s'engager à développer des améliorations. La participation peut-être, tout simplement, de prendre cinq minutes pour décrire objectivement - et poliment :) - un dysfonctionnement. Ou de rédiger un tutoriel. Ou de traduire une aide souvent en anglais. Ou de répondre à des questions d'autres utilisateurs sur un forum d'entraide.

Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons passer d'une société de la consommation à une société de la contribution.

La contribution de Framasoft

Depuis plus de 15 ans, l'association Framasoft promeut le logiciel libre, la culture libre, et les services libres. Au travers de l'animation de plus d'une quarantaine de projets en ligne.

Autofinancée par des dons citoyens, les membres interviennent régulièrement sur le territoire national (voir internationnal), dans une démarche d'éducation populaire, afin de présenter le mouvement, la philosophie et les valeurs du logiciel libre.

Fin 2014, Framasoft lançait une campagne nommée « Dégooglisons Internet » visant à

  • sensibiliser le public aux enjeux de la centralisation du net ;
  • démontrer que le logiciel libre était une réponse pertinente - si ce n'est l'unique réponse à long terme - à la triple domination de GAFAM, en s'engageant à mettre en place 30 services alternatifs à ceux de Google & co, en moins de trois ans ;
  • essaimer sa démarche, afin d'éviter de devenir ce qu'elle combat : un point de centralisation sur internet.
Le tout, évidemment, uniquement à base de logiciels libres, sans collecter/exploiter vos données personnelles, sans publicité, et sans porter atteinte à votre vie privée.
 
 

Pour fêter ses 2 ans de campagne, Framasoft a annoncé, à l'automne 2016, de nombreux nouveaux projets :

  • Framinetest : alternative à Minecraft (jeu sérieux de Microsoft)
  • Framemo : outil de brainstorming
  • Framalistes : listes de discussion par email, alternative à Yahoo Groups ou Google Groups
  • Framanotes : prise de notes (sur smartphone ou ordinateur), alternative à Evernotes
  • Framaforms : création rapide de formulaires en ligne, alternative à Google Forms
  • Framatalk : audio/visioconférence simplifiée, alternative à Skype
  • Framagenda : agendas partagés, alternative à Google Agenda
Retrouvez l'ensemble des services sur le site « Dégooglisons Internet ».
 
L'association en a aussi profité pour annoncer la naissance de son projet d'essaimage : le Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (CHATONS)
 

Peut-on y arriver ?

Non.
 
En tout cas, pas sans vous !
 
Tout comme une AMAP n'a pas pour ambition de faire disparaître l'industrie agroalimentaire, Framasoft n'a pas l'ambition de faire disparaître les GAFAM.
 
Par contre, si nous sommes suffisamment nombreux à contribuer, nous pourrons - peut-être - créer un espace de liberté, dont les règles de gouvernance seront débattues et discutées entre être humains (oui oui, les informaticiens sont des êtres humains et vous pouvez discuter avec eux).
 
Internet est un formidable outil de communication, de collaboration, de partage de savoir. Ce partage des ressources, techniques et cognitives, fait d’Internet un bien commun, disponible pour tous et n’appartenant à personne.
Il est petit à petit colonisé par quelques entreprises qui ont une vision sociétale qui n'est pas partagée par tous.
 
Il est encore temps d'y contribuer pour éviter qu'il ne soit transformé en « Facebookternet ».

 

A propos de l'auteur

Framasoft

Framasoft est un réseau d'éducation populaire, issu du monde éducatif, consacré principalement au logiciel libre. Il s'organise en trois axes sur un mode collaboratif : promotion, diffusion et développement de logiciels libres, enrichissement de la culture libre et offre de...

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Locaux Motiv
10 bis rue Jangot
69007 Lyon
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